Sur les derniers mois, nous avons eu la joie de remettre à la dis-position des lecteurs les cinq volumes du monument de la théorie économique que constitue L’Homme, l’Économie et l’État de Murray Rothbard. Dans son édition de 1993, cet ouvrage comportait une dernière partie, plus politique, qui fut à l’origine publiée à part : Pouvoir & Marché.
Ce livre, qui est virtuellement le sixième volume de son opus magnum précédent, en constitue finalement la mise en œuvre, la déclinaison pratique appliquée au monde réel – la société démocratique américaine et occidentale, qui n’a guère changé dans ses caractéristiques depuis la publication.
Bien plus qu’une dernière série de chapitres de théorie économique, il y a là la boîte à outils complète du parfait critique de l’intervention étatique dans nos économies. « Complète », parce que Rothbard suit une structure méthodique, chapitre après chapitre, laquelle établit la puissance du livre.
En outre, il se place d’emblée en critique du libéralisme classique, lequel n’a pas su sortir de l’hypothèse contradictoire où le monopole serait une plaie économique dans tout secteur, sauf, magiquement, pour le régalien.
« Dans l’économie de marché, la défense contre la violence serait un service comme tous les autres, pouvant être obtenu auprès d’organisations privées soumises à la libre concurrence. »
Il en profite même, dans le premier chapitre, pour aller sur le terrain de la stratégie politique, abordant l’argumentaire en faveur d’une société libre :
« En définitive le pire qui puisse arriver est que l’État renaisse de ses cendres. Et comme nous avons déjà un État aujourd’hui, il n’y aurait rien à perdre et tout à gagner à expérimenter une société sans État. »
Sa démarche générale est « praxéologique », cette méthode héritée de son mentor Ludwig von Mises qui consiste à suivre la seule action humaine, où la seule motivation de l’acteur provient de son seul intérêt personnel et où disparaît toute critique des jugements de valeurs. Il la construit en trois temps : une première revue générale de la manière dont l’état intervient dans une économie ; puis il approfondit selon l’angle sous lequel l’action étatique se manifeste ; puis, avant de conclure, il mène une critique systématique des thèses qui s’opposent au marché libre sur des base éthiques.
Ce dernier point, développé au chapitre 6, représente une innovation tout à fait importante de Pouvoir & Marché, qui étend la portée de l’analyse praxéologique bien au-delà de la stricte théorie économique. Rothbard nous explique d’ailleurs comment – malgré David Hume – l’étude de l’action – le fait – peut permettre la critique rationnelle de considérations éthiques :
« Nous croyons uniquement que la praxéologie devrait avoir un droit de veto pour écarter toute proposition éthique ne parvenant pas à répondre au test de la possibilité conceptuelle ou de la cohérence interne. »
Enfin, dans une introduction à un ouvrage majeur de la critique systématique de l’intervention étatique dans l’économie, comment oublier un des piliers de la pensée libertarienne, à savoir le fameux « l’impôt est du vol », qui, limpide, trouve sa juste place dès les premières pages de l’ouvrage :
« Il faut comprendre que, du point de vue praxéologique, il n’y a pas de différence concernant la nature ou les effets de la taxation et de l’inflation d’une part, et ceux du vol et de la contrefaçon de l’autre. »
Pour le lecteur qui referme Pouvoir & Marché, deux questions viennent à l’esprit. Tout d’abord, comment aborder un autre livre d’économie après avoir lu ce texte ? Qu’importe les Prix Nobel, qu’importe les réputations, un filtre définitif viendra démystifier les thèses des auteurs du mainstream.
Ensuite, et de même, comment désormais ne pas voir l’empereur nu dans chaque discours politique en matière économique ? Comment ne pas voir qu’il ne peut pas y avoir de programme économique, d’un bord politique ou d’un autre – sauf une pleine libéralisation – qui puisse être bénéfique ?
Pouvoir & Marché est un livre à la croisée de nos collections, à la fois une référence de l’étudiant en économie, un pilier de la philosophie politique et une source très riche sous l’angle historique. Tout lecteur qui découvre Murray Rothbard y trouvera un bel échantillon de la palette de son génie.
Il est temps pour moi de conclure cette présentation – un véritable défi eu égard à l’ampleur de l’œuvre. Je vous laisse donc en apprécier la lecture…
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






