Émile Faguet est désormais un auteur phare de notre catalogue, puis-que voici le quatrième ouvrage de sa main que nous publions. On se souvient qu’il était un illustre membre de l’Académie française, tenant une chaire de poésie française, et qu’il publia plusieurs biographies notables – Gustave Flaubert, Friedrich Nietzsche… – ainsi que l’Art de Lire.
Émile Faguet reste largement méconnu de nos jours, y compris comme cet auteur majeur de la pensée libérale qu’il était. C’est une joie et une fierté pour nous de remettre un tel livre à disposition du lecteur contemporain.
Ainsi, cet amoureux de la littérature savait aussi aller sur le terrain de la philosophie politique. Avec Le Socialisme en 1907, il nous régale de son analyse critique d’une pensée politique qui, en ce début de XXe siècle, est arrivée à un niveau de maturité. Du moins est-ce là sa position de départ.
Il aborde cette analyse comme un véritable essai, de manière systématique et rigoureuse, organisée en quatre grandes parties. Ainsi, dans les trois premiers chapitres, il expose comment il voit le socialisme passer le virage de la Révolution française, puis mûrir dans sa théorie durant le XIXe siècle. Ensuite, l’auteur articule sur deux chapitres ce qui caractérise selon lui la pensée et la doctrine socialiste. Il y distingue quatre principales familles, qu’il étudie ensuite l’une après l’autre sur les chapitres suivants. Enfin, après avoir conclu sur la possibilité du socialisme – j’y reviendrai – il développe ce qui n’est autre qu’une vraie stratégie « pseudo socialiste ».
Je reviens sur la possibilité du socialisme, caractérisé comme un « appropriationisme », parce que l’État socialiste tend à aspirer toute la propriété privée. Nos lecteurs se souviennent que la première « preuve » logique et systématique, quasi mathématique, de l’impossibilité du socialisme est due à Ludwig von Mises en 1922. Voilà donc que l’on découvre que notre cher auteur académicien en proposa une autre preuve quinze ans plus tôt.
Dans son étude des socialismes, Émile Faguet passe très vite sur ce qu’il nomme « l’anarchisme ». Je le formule ainsi, car s’il a remarquablement cerné et annoncé la pensée libertarienne dans sa motivation, il reste hélas à l’écart sur les solutions et l’organisation de la société libre. On ne saurait lui en vouloir, tant son esprit est perspicace, y compris sur l’ordre spontané :
« Il ne doit y avoir aucun gouvernement, aucune autorité, quelle qu’elle soit, et s’il n’y avait ni gouvernement ni autorité, tout marcherait spon-tanément d’une manière excellente. »
Il va même plus loin encore, puisqu’il a l’intuition – nous sommes en 1907, seul Gustave de Molinari a su voir cela avant lui – des futurs libertariens :
« Les anarchistes, en socialisme, répondent à ce que sont en politique les libéraux ; ce sont les libéraux du socialisme. »
Après cette fulgurance, il revient sur l’essence du socialisme. Pour lui, les choses sont claires : le socialiste cohérent remplace la propriété privée par la propriété aux mains du « travail », des « travailleurs ». Fort moderne de conception, cette propriété est un droit de décision et non de possession :
« L’appropriationiste ne supprime donc pas la propriété, il l’adjuge au travail : il la transporte de celui qui la détient injustement, étant oisif, à celui qui la détiendrait justement, étant travailleur. Il est le disciple exact des philosophes qui fondent le droit de propriété sur le travail… »
Enfin, il exprime sa grande lucidité sur la nature du pouvoir politique qui sortit de la Révolution, celui de la « démocratie libérale » actuelle, laquelle hérite sans l’ombre d’un doute de la propriété absolue, privilège des rois :
« Il est disciple aussi de la Révolution française, qui a été appropria-tioniste plus qu’elle n’a été autre chose et qui a transporté la propriété, plus ou moins exactement et plus ou moins habilement, du seigneur laïque et du seigneur ecclésiastique à l’ouvrier agricole. »
En résumé, et sans plus dévoiler la conclusion qu’il propose à son exposé, l’auteur dresse un portrait au scalpel et sans égards du socialisme, qui en 1907 a déjà posé les fondations de celui que nous connaissons de nos jours.
On le voit, ce quatrième livre confirme l’incroyable clairvoyance d’Émile Faguet en matière de sciences politiques. Quels sont les rares capables de signer à la fois de la poésie de premier plan, une analyse remarquable de l’œuvre d’un Flaubert et d’annoncer la pensée libérale du siècle à venir ?
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






