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Le Monde d’Hier – Stefan Zweig

    Stefan Zweig est un auteur autrichien majeur de la première moitié du XXe siècle, qui est connu pour ses nombreuses biographies talentueuses et souvent très documentées, et pour ses romans aux thématiques originales qui savent encore nous toucher un siècle plus tard, tel Le joueur d’échec ou bien Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. Fuyant les Nazis menaçants dès 1934, il se suicidera au Brésil, à l’âge de soixante ans.

    Son dernier ouvrage est peut-être aussi le plus connu. Le Monde d’Hier est cette autobiographie unique et remarquable que Stefan Zweig décida de nous laisser en héritage, tel un témoignage pour nous alerter d’une dérive.

    La trame générale de cet ouvrage est connue, elle est assez simple, et elle justifie largement à elle seule la présence de ce livre dans notre collection. L’auteur naît en 1881, à une époque et dans une capitale connaissant une prospérité et une liberté impensables de nos jours, qui nous ont donné des arts et des œuvres à foison. Il a 20 ans en 1901, une vie magnifique devant lui, et pourtant il subira la Grande Guerre à 35 ans, puis la Seconde à 60. En une vie brève, il voit le monde passer du rêve au pire des cauchemars.

    Le Monde d’Hier est d’abord la chronique d’une vie. Stefan Zweig y dévoile sa jeunesse, comment il est venu naturellement à l’écriture et son plaisir à raconter les personnages qui firent l’histoire. Il dévoile ses rencontres avec de nombreux autres talents de l’époque, ainsi que ses voyages multiples. Son but n’est pas tant de s’auto-glorifier que de témoigner de cette période et de la manière dont elle se transforma radicalement, ses années passant.

    Cette vie, elle traversa deux guerres mondiales, une de trop pour lui. Entre les deux, elle dut subir une hyperinflation, source à la montée du nazisme. Pétri de liberté dans sa jeunesse, Stefan Zweig fut marqué par cette guerre qui toucha toute l’Europe, bien au-delà des seules tranchées de Verdun :

       ParisLib
    Eyrolles

    « Russes, Allemands, Espagnols, tous ont oublié combien de liberté et de joie l’État, ce croque-mitaine à la voracité impitoyable, leur a tirées du plus intime de l’âme. Tous les peuples sentent seulement qu’une ombre étrangère s’étend et pèse sur leur vie. »

    Cela est très sensible dans le texte, Stefan Zweig fut spécialement affecté par le miroir autrichien de la République de Weimar et sa terrible période d’hyperinflation.

    Rappelons que cette crise monétaire résultait du Traité de Versailles et que sa sévérité suffit à expliquer la montée du nazisme en réaction. Les conditions de vie très dures eurent une forte incidence sur la conception que l’auteur pouvait avoir de la responsabilité des politiques :

    « Alors, il bondit sur moi, nu, gigantesque et éhonté, le mensonge de la guerre ! Non, ce n’étaient pas les promeneurs, les indolents, les insouciants qui étaient les coupables, mais uniquement ceux qui, par la parole, excitaient à la guerre. »

    La crise politique de 1939, éclatant en une nouvelle guerre vingt ans après l’horreur précédente, finit de l’écœurer de la « clique » au pouvoir, elle lui donne des mots restés étrangers au registre du traducteur de Baudelaire :

    « Ce sont toujours les mêmes, l’éternelle clique à travers les siècles, qui appe-laient lâches les prudents et faibles les plus humains, pour demeurer eux-mêmes désemparés au moment de la catastrophe qu’ils avaient provoquée par leur légèreté. »

    Cette crise aura achevé de dégoûter Stefan Zweig de ses contemporains. Lui qui ne laissait aucune descendance, elle aura achevé de lui donner la volonté de ne pas assister à la suite d’une histoire humaine qui ne pouvait que se terminer dans une catastrophe pire encore. Elle le mena au suicide.

    Pourtant, Stefan Zweig ne nous a pas vraiment quittés. Avant son grand départ, il prit le temps de nous écrire. À nous et à nos enfants. En Europe comme partout ailleurs. Le Monde d’Hier est son ultime message d’espoir.

    Les jeunes générations pour lesquelles les leçons d’histoire sont restées un peu abstraites et lointaines, tout comme les plus âgés dont les grands-parents leur ont parlé de cette époque, tous ont l’occasion de revivre ces événements qui marquèrent le monde pour longtemps. Le Monde d’Hier est bien mieux qu’un livre d’histoire, car c’est l’histoire vécue par un homme.

    On entre dans Le Monde d’Hier avec la légèreté du poète qu’il fut. Tournent les pages et on ne le lâche plus. La plume, belle, au service d’un scénario implacable, emporte le lecteur avec elle. Même lorsque l’on sait l’histoire qui défile, le talent de Stefan Zweig apporte un grand moment de lecture.

    Stéphane Geyres
    Directeur de Collection