Vous avez entre les mains un ouvrage sur la liberté d’une rare qualité et pertinence, qui comme son titre l’indique, se propose de vous faire découvrir, s’il en était besoin, combien la liberté peut être simple et naturelle, combien elle forge, facilite et se nourrit de nos relations économiques spontanées, et combien le monde actuel est loin de la liberté véritable, désormais oubliée, et cela un peu plus chaque jour.
“The Market For Liberty”, que nous avons traduit par « La Liberté par le Marché » pour mieux insister sur ce lien fort que développent les auteurs entre ces deux concepts majeurs de notre civilisation, est un livre à ma connaissance sans équivalent dans la littérature libérale et libertarienne. Beaucoup de livres dans ce domaine seront des précis de théorie du droit naturel, plus nombreux encore seront les traités d’économie. La plupart critiquent notre monde et en expliquent la faible liberté, mais rares sont ceux qui décrivent concrètement, en détails, la société libre elle-même.
Avec ce chef d’œuvre, les Tannehill réussissent le tour de force de proposer au lecteur curieux, et fourmillant de questions concrètes, à la fois des réponses très détaillées et précises sur le « comment » de la société de liberté, un approfondissement de ses mécanismes de base, sans pour autant le noyer de nombreuses pages de théorie du droit ou de théorie économique. Le bon sens et la logique priment, et la grande capacité des auteurs à traduire les besoins d’organisation et de justice de la société en autant d’occasions d’entreprendre suffit à régler tous les sujets.
Qui sont les deux auteurs ? Autant que je le sache, il s’agit d’un couple d’activistes libertariens presque inconnus, ayant laissé peu ou guère plus de traces, mis à part cet ouvrage magnifique. Ils étaient manifestement proches de Ayn Rand, car ce livre est avant tout fondé sur la philosophie « Objectiviste » de la célèbre auteur de « La Grève » (“Atlas Shrugged” en anglais) ; mais ils ont su également l’ouvrir aux théories économiques et au libertarianisme de Murray Rothbard, dont les relations pourtant avec Ayn Rand sont connues pour avoir été, disons, « mouvementées ».
C’est d’ailleurs là un travail remarquable, non seulement sous l’angle pédagogique, qui conduira bien des lecteurs plus loin dans la compréhension de ce qu’une société libre peut être, mais aussi sous l’angle théorique. Car rares sont les textes reposant ouvertement à la fois sur l’Objectivisme minarchiste de Ayn Rand, et sur les deux grands apports de Murray Rothbard que sont la théorie économique « autrichienne » (à partir des bases posées par Ludwig von Mises et ses prédécesseurs) et l’anarchisme libertarien, ou « anarcho-capitalisme ». On peut dire que les Tannehill ont réussi à faire la difficile synthèse de ces deux grands auteurs, exploit unique qu’il faut saluer quand on sait les différends théoriques entre eux.
Sur le contenu, l’ouvrage est construit en trois parties. En quatre chapitres, les enjeux de la relation entre l’Homme individu et la Société collective sont posés, et la tension entre un État qui serait « nécessaire » ou pas est dessinée, avec la conclusion qu’on imagine de deux libertariens. C’est dans ces chapitres que la synthèse théorique entre Ayn Rand et Murray Rothbard est élaborée et que les arguments étatistes usuels sont balayés.
Puis vient le cœur, le tronc qui soutient toute la vision de la société libre, dix chapitres qui abordent une à une toutes les grandes questions sur la façon d’assurer la justice, la paix, le droit, et de se défendre du crime comme des guerres. C’est bien sûr cette partie qui, selon nous, apporte le plus d’originalité, par le niveau de précision systématique donné à la description des mécanismes du marché venant en réponse au besoin des gens libres de se protéger du crime et de l’agression.
Enfin vient une courte partie en deux chapitres s’intéressant au comment sortir de l’état actuel pour retrouver la pleine liberté. Certaines des idées développées ne sont pas sans faire penser à celles élaborées par Hoppe dans son Démocratie, où d’ailleurs il cite les Tannehill à plusieurs reprises.
Certains lecteurs pourront être surpris par les thèmes abordés dans la partie centrale. Les questions que posent beaucoup de gens découvrant, ou s’étonnant d’une vision de l’organisation sociale ne reposant que sur le marché libre, portent très souvent sur des thèmes que le livre n’aborde en fait pas directement. La création et l’entretien des routes est une de ces tartes à la crème. Une autre, de sinistre actualité en ces temps de post pandémie, s’inquiète de la santé de tous en un monde capitaliste. Fourniture de l’énergie, distribution de l’eau, réseaux de télécommunication, urbanisme, il y a une multitude de ces questions, et pourtant aucune n’est abordée en soi dans l’ouvrage.
Du point de vue des auteurs, et du nôtre, ces questions sont en réalité réglées par la première partie du texte, celle qui explique que le libre commerce sur le marché libre a réponse à tous les besoins sociaux par le simple mécanisme de l’offre et de la demande. Ces explications sont d’ordre général et laissent à comprendre au lecteur que toutes ses questions habituelles ne sont que des cas particuliers de cette vision plus globale des rapports sociaux, sans exception aucune.
Les auteurs ont ainsi manifestement fait un choix très précis quand ils ont conçu leur livre. Ils auraient justement pu aborder, au moins sur quelques chapitres, de telles questions « tartes à la crème ». Bien sûr, le livre en aurait été bien plus volumineux. Or le style est très concis, chaque mot et phrase compte, et on peut penser qu’ils ont cherché à éviter d’écrire un pavé repoussoir, ce qui a pu les motiver à ne traiter que des sujets libertariens essentiels liés aux fonctions régaliennes et à la manière de régler les nombreuses facettes de la violence dans une société humaine libre.
Si les mécanismes de marché envisagés par les Tannehill pour répondre aux enjeux de la société libre sont pour la plus grande part parfaitement pertinents, vous noterez que nous avons cru bon, ici ou là, d’apporter quelques commentaires ou mises à jour, par exemple sur l’illusoire propriété intellectuelle. L’ouvrage est une référence claire, mais nous avons souhaité vous mettre entre les mains une version qui profite au plus près des dernières avancées de la réflexion libertarienne.
Ainsi, malgré son âge, ce livre a peu vieilli dans ses analyses de la réalité sociale en contexte étatisé, que nous subissons encore plus que jamais, bien plus sans doute aujourd’hui qu’à l’époque. Écrit dans un contexte d’immédiat « post mai 68 » et des dernières années de Guerre du Vietnam, il reste incroyablement contemporain.
Certes, dans les passages concernant le dollar, les auteurs ne pouvaient pas prévoir que Richard Nixon le décrocherait un an plus tard de l’or, ni depuis l’évolution des monnaies mondiales au sein d’un capitalisme exponentiel qui seul désormais évite l’effondrement qu’ils voyaient se profiler. Ils ne pouvaient pas non plus voir venir la chute de l’URSS et l’impérialisme aggravé des États-Unis. De même, on pourra penser que les auteurs font la part trop belle aux compagnies d’assurance dont les évolutions depuis sur le marché pourraient donner plus de craintes que de confiance. Il demeure, ces points sont des détails qui ne nuisent en rien aux principes servant de base aux analyses des auteurs à cette époque et se révélant de toute évidence d’une grande actualité encore de nos jours.
Alors, finalement, comment aborder, et ensuite refermer ce livre, si nous pouvons modestement oser cette question ? Probablement la réponse est-elle bien dans ses deux derniers chapitres. Certains lecteurs libertariens déjà acquis à ses idées auront apprécié le scalpel découpant les solutions venues du marché. D’autres y auront découvert comment peu de principes peuvent suffire à imaginer toutes les réponses dans toutes les situations concrètes et même critiques. Tous auront sans doute mieux mis le doigt sur ces deux idées fortes qui font la fin de l’ouvrage.
Qui veulent que pour retrouver notre liberté, même aujourd’hui où elle plonge poussée par un virus faux prétexte, il ne sert à rien de tabler sur la démocratie pour vainement espérer changer la démocratie, ni sur l’état pour changer l’état. Qu’il faut au contraire travailler sans relâche à faire mieux connaître les idées de liberté, dont celles de ce livre, qui sont bénéfiques à tous et à chacun. Et qu’il faut miser sur la seule libre entreprise et sur le marché vraiment libre pour que les solutions se mettent en place sans les attendre, celles qui remplaceront peu à peu le joug du pouvoir et sa coercition.
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






