Voici le second ouvrage de la plume d’Anatole Leroy-Beaulieu que nous avons le plaisir de publier. Cette fois avec la Révolution française, et le libéralisme qui y vit le jour, pour objets d’un bilan plein de verve et d’ironie, mais plein aussi d’une lucidité atrocement d’actualité.
Anatole Leroy-Beaulieu, témoin de la seconde moitié du XIXe siècle, fut un historien comme on n’en trouve plus guère, ce qui a contribué à notre décision de vous le faire découvrir. Frère de Paul Leroy-Beaulieu, économiste publié chez nous, il était de culture libérale, internationale et d’une plume élégante et acerbe. Polyglotte, il connaissait bien la Russie, l’Orient et la science politique – il fut un des premiers directeurs de « Sciences Po ».
Le présent livre, Révolution et Libéralisme, résulte de la compilation d’une série d’articles qu’il rédigea entre 1889 et 1890, années du centenaire de la Révolution et de la fameuse Exposition universelle qui nous donna la Tour Eiffel. Cette charnière fut l’occasion pour lui d’une analyse critique de cent ans de bouleversements continuels passés, et de se tourner vers un avenir où nous vivons, avec des questions et des enjeux qui nous parlent encore.
L’ouvrage s’articule en trois parties et cinq chapitres, de thèmes et de tons très différents et complémentaires. On y pénètre comme dans les miroirs d’un kaléidoscope. Pour fêter les cent ans de 1789, un banquet est servi à divers convives venus des quatre coins du monde – exposition universselle oblige. Chacun y fait un discours, reflet de ce que la Révolution lui évoque. Beau prétexte à la critique, à la prise de recul. L’ironie y transpire.
Après un Hindou et un Suisse, le Français ne prend la parole que vers la fin du banquet. C’est un obscur membre d’une société savante, car qui se préoccupe encore de cette époque oubliée ? Sa contribution est néanmoins le prétexte pour l’auteur à se projeter dans la démocratie qui se généralise :
« Ainsi s’explique comment, en dépit des avertissements de la science ou de l’expérience, les principes de la Révolution pénètrent de plus en plus les sociétés modernes. Lois et constitutions, dans presque tous les États, se modifient dans le même sens. »
Dans une seconde partie, trois chapitres plongent le lecteur dans le style plus formel et méthodique du directeur de Sciences Po. Entre une analyse du récit de la Révolution fait par Hippolyte Taine et le sujet très spécifique à cette époque de la séparation de l’église et de l’état, l’auteur développe sa critique du libéralisme tel qu’hérité de 1789 et de sa « DDHC ». Parmi les « mécomptes » de ce libéralisme centenaire, il revient sur notre devise :
« Le libéralisme moderne a cru découvrir une solution définitive et infaillible, dans les deux principes opposés, dans les deux idées de liberté et d’égalité, appliquées simultanément, ou progressivement, à tout le vaste domaine de la politique au gouvernement. »
En outre, dans ce même chapitre, il démontre la qualité de sa démarche intellectuelle, où près de vingt ans avant Max Weber, il suit un individualisme méthodologique remarquable dans sa vision du concept de nation :
« La nation, être impersonnel et multiple, n’a pas une volonté ; elle en a, d’ordinaire, plusieurs en contradiction entre elles sur le même objet. La nation ne pense point, n’agit point, ne vote point en bloc ; elle est partagée en opinions diverses, en factions opposées qui ont chacune leurs tendances, leurs passions, leurs préjugés, leurs intérêts distincts. »
Enfin, le dernier chapitre reprend le ton incisif de l’introduction, avec une série de discours par de grands visiteurs de l’Exposition universelle, tous porteurs de regards lointains, peu impressionnés, sur notre « civilisation » faisant débauche de savoir-faire, mais secouée de multiples coups d’état.
Ainsi, en queue de cortège, un obscur député – encore – prononce le diag-nostic qui, selon moi, aura motivé l’auteur à se lancer dans cet ouvrage, la question fondamentale de l’avenir alors que la démocratie s’est installée :
« Au-dessus de la Tour, plane, pour nous, une figure invisible, la Révolution, dont les ailes couvrent la France, mais le peuple la voit-il ? Les élections vont nous le dire. Pauvre pays, dans quelles mains va-t-il tomber ? »
Même si les textes de ce recueil peuvent sembler désuets, plus d’un siècle après, les thématiques sous-jacentes restent d’actualité. Nous n’avons pas fini d’interroger l’héritage de la Révolution et de son Libéralisme, lorsque la démocratie, leur progéniture désormais adulte, affiche la palette infinie de ses méfaits. Voilà de quoi susciter, j’espère, de grands moments de lecture.
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






