La viriculture. La science de la reproduction de la population. Voilà un sujet qu’il n’est pas commun de trouver dans les colonnes ou les volumes des auteurs s’intéressant à la philosophie de la liberté. Un Hans-Hermann Hoppe confirmerait cependant qu’il ne peut se concevoir de science humaine hors de la praxéologie. Ainsi, une science humaine se bâtit sur la même méthodologie que la science économique, sauf à oublier que son sujet d’étude est l’Homme. Se reproduire est une action humaine.
Un siècle avant Hoppe, Gustave de Molinari en 1897 sortait lui aussi de leur domaine habituel, l’économie, pour étudier méthodiquement un pan de l’Histoire sous un regard nouveau : la survie, la reproduction et même l’amélioration de l’homme pris comme ressource de l’Humanité peut-elle être abordée autrement que par la concurrence, si chère à G. de Molinari ?
En 2025, les sujets touchant à la population sont d’une tout autre ampleur, car en 128 ans elle a quintuplé, alors même que la fécondité chute dans de nombreux pays, et les mouvements migratoires bouleversent le monde. Il n’est pas inutile de consulter ce qu’un grand esprit écrivit sur la question.
L’auteur plante le décor. Il rappelle un enjeu majeur de notre espèce, enjeu qu’il est rare de voir abordé dans les sphères politiques. Nous sommes à la limite du tabou social : Quelle société peut gérer l’Humanité au mieux ?
Dès l’origine des sociétés, le besoin de proportionner la reproduction de la population à ses moyens de subsistance et de prévenir sa détérioration et son affaiblissement, ce besoin s’est manifesté avec une intensité particulière, sous la pression inexorable de la concurrence.
Au fil des pages, il va bien plus loin. La trame de ce livre peut être résumée par une question simple à formuler, mais d’une portée considérable. La population peut-elle être abordée, intellectualisée comme un service économique de l’humanité envers elle-même ? Quelles seraient les meilleures conditions sociales qui permettraient à tout moment de disposer de la population la meilleure pour nos circonstances et pour nos ambitions, tant celles de l’espèce que celles de chacun de nous, de toute famille, des pays ?
Bien sûr, Gustave de Molinari reste fidèle à ses principes. Puisqu’il s’agit d’une question sociale, d’une question de ressources rares, la praxéologie opère. Le champion de la concurrence ne faillit pas à nous rappeler sa loi :
De même que tous les autres progrès qui l’ont fait sortir de l’animalité, pour l’élever à la civilisation, ceux qui concernent le gouvernement de la reproduction ont été réalisés sous la pression de la concurrence vitale.
Lorsqu’il écrit, il est à l’autre bout du siècle qui vit Thomas Malthus écrire son Essai sur la population et y prédire une explosion catastrophique, qui ne s’est jamais produite. Un économiste tel que l’auteur ne pouvait éviter d’y faire référence et nous en expliquer les failles et le faux raisonnement :
Ce pessimisme conservateur n’était que trop justifié par l’observation des faits, mais Malthus avait le tort de croire que les faits ne changeraient point.
De la part de Gustave de Molinari, on ne peut que s’attendre à ce que son étude de l’histoire de cette question aboutisse à une ouverture nouvelle, à son époque où son optimisme lui fait entrevoir un avenir de liberté pour tous. Dans un monde libre, lui opposerait un conservateur comme un utilitariste, qui aurait l’autorité d’orienter la natalité vers nos vrais besoins ?
Au régime de la servitude du grand nombre succédait celui de la liberté et du self government individuel Mais la nouvelle forme de la concurrence n’est pas moins impérative que l’ancienne, et la liberté n’impose pas à l’individu de moindres obligations que la servitude.
Cet ouvrage est assez court, il est accompagné de nombreuses notes mises en appendice, pour environ un tiers de l’ensemble. Si le cœur du texte est de grand intérêt, du fait de la question complexe que traite l’auteur, toutes ces notes sont autant de compléments précieux pour mieux saisir le contexte et l’état d’esprit de cette fin de XIXe siècle. On ne manquera pas d’y remarquer la variété des sources et des angles qu’elles apportent au livre.
En résumé, La Viriculture nous apprend ou nous confirme à mon sens deux choses. La première, c’est le talent d’un auteur qui, maîtrisant la logique de la science économique mais aussi sociale, peut aborder tous les sujets. La seconde, c’est que même la démographie est en réalité un domaine de l’étude économique et sociale. L’auteur n’a pas fini de nous surprendre…
Stéphane Geyres
Directeur de Collection



