Alors que la Troisième République a 20 ans, que le Second Empire s’efface des esprits, que la Tour Eiffel est devenue la plus haute construction au monde, la France connaît une période de prospérité. Mais cette période est aussi celle où Karl Marx et ses divers amis « socialistes » ont commencé à répandre leurs funestes théories nouvelles.
Cet ouvrage est paru durant cette époque, ses trois éditions successives se suivant sur une dizaine d’années. Il est de la main d’un économiste majeur de cette fin de siècle. Paul Leroy-Beaulieu, auteur d’ouvrages importants, titulaire de la chaire d’économie politique du Collège de France, puis président de la Société d’économie politique, fut un penseur libéral influent.
Vingt ans environ après la parution des Principes de Carl Menger, il n’est pas formé à la pensée économique d’une école autrichienne naissante – il ne sera jamais un économiste « autrichien ». Néanmoins, ce livre mérite la lecture de quiconque s’étonne que les thèses « collectivistes » n’aient pas reçu – ou du moins le semble-t-il – plus de critiques de la part des libéraux.
C’est l’intérêt de ce texte de se livrer à une revue de l’ensemble du spectre du socialisme selon le prisme d’un économiste. Il est à cet égard tout à fait complémentaire de l’étude du Socialisme en 1907 menée par Émile Faguet, qui développe une analyse plus philosophique de ces multiples courants.
L’ouvrage se construit autour de deux parties. Dans le Livre Premier, Paul Leroy-Beaulieu décline les différents courants, les nuances de la pensée à gauche, qu’il regroupe dans Le Collectivisme, suivant en cela la suggestion d’un auteur socialiste contemporain. Voici le point de départ de l’analyse :
« Le collectivisme part de ce postulat, que la justice est enfreinte dans le système social actuel, qui repose sur la propriété privée et sur les engagements privés. »
Pour contrer ce postulat, il entreprend donc une étude de la propriété à travers les âges et la géographie, pour y chercher assez de contre-exemples un peu partout dans le monde. C’est alors que le lecteur voyage en Suisse, en Russie et même à Java, découvrant ainsi bien des pratiques anciennes.
Partout, il arrive à la même constatation : la propriété n’est pas l’injustice :
« Bien loin de détruire cette présomption [le progrès parallèle de la propriété et de l’agriculture], l’étude des divers modes de propriété primitive la confirme. »
Après avoir ouvert la réflexion sur l’opposition entre propriété privée et propriété collective, l’auteur aborde le Livre Second avec comme objectif l’analyse économique des multiples nuances et couleurs du collectivisme.
Comme on peut s’y attendre, les deux grands penseurs socialistes de cette fin de XIXe siècle que sont Ferdinand Lassalle et Karl Marx sont les cibles privilégiées de Paul Leroy-Beaulieu dans cette partie. Bien peu sans doute auront entendu parler de Albert Schäffle, un oublié de l’Histoire socialiste.
Cette étude économique présente plusieurs intérêts, y compris pour le lecteur familier de la méthode autrichienne, à base de praxéologie. Avant tout, ce livre apporte la confirmation que la théorie marxiste, dont celle de la « valeur ajoutée », était démontrée fausse longtemps avant le XXe siècle.
Ensuite, divers tableaux de chiffres illustrent le travail de fourmi que tout économiste empiriste doit mener pour disposer d’éléments de preuve un tant soit peu probants – là où l’économiste autrichien n’imagine pas aller.
Enfin, il est tout simplement rassurant que, quelle que soit la méthode de preuve employée, on retrouve cet économiste sérieux sur la critique de la « valeur ajoutée » comme faille conceptuelle majeure des thèses de Marx.
« Karl Marx… n’a pas détruit la démonstration des économistes que la plus-value se rencontre là où il y a service rendu, comme dans le commerce de gros ou de détail… Une simple pétition de principe, voilà tout l’effort de Karl Marx. »
Ainsi, ce livre atteint trois objectifs en un volume : il propose un large panorama des formes de « collectivisme » de la fin du XIXe – qui restent le plus souvent actuelles ; il en fait la critique sous l’angle du droit naturel, via l’étude historique de la propriété ; complétée d’une critique économique sans complaisance – dont pourtant la Gauche nie encore la conclusion.
Si vous vous étonnez comme moi d’entendre encore que Karl Marx ne fut jamais vraiment contesté, lire Le Collectivisme sera une excellente surprise.
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






