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Le Pacifisme – Emile Faguet

    Le Pacifisme est le troisième livre d’Émile Faguet que nous choisissons de vous présenter pour lecture. On ne présente plus cet Académicien amoureux de la liberté qui ne manque pas de rester critique et acerbe envers les dérives bureaucratiques de la démocratie, tout comme, dans ce livre, envers les facettes multiples de la démagogie des bellicistes.

    Le Pacifisme fut publié en 1908, quelques années avant la Première Guerre mondiale, en réaction, l’auteur nous l’explique, à un livre prétendant dire le « rôle de la guerre » dans la civilisation. Point important, Émile Faguet n’a pas donné à ce livre le titre : « Le Bellicisme », alors même que tout ce livre est une critique forte de la guerre et du droit international à l’époque.

    Car tout le livre est conçu comme une longue dissertation, avec la thèse et l’antithèse, sur les grands principes et concepts que suppose le pacifisme lui-même, ce qui ne manquera pas d’interpeler quiconque associe à l’idée de liberté celle de la volonté – et de la politique – de faire cesser la guerre.

    Il faut attendre la toute fin du livre pour découvrir la position véritable de l’auteur sur le sujet, mais chaque étage de l’argumentaire la laisse percer via la foule d’incohérences, des deux côtés, qu’il n’a de cesse de souligner.

    Dans la lutte d’arguments entre pacifisme et bellicisme, c’est le principe du droit lui-même qu’il remet en cause, ce droit qui ne pourrait venir que du plus fort, puisque seule la force peut faire assurer le régalien et sa paix.

       ParisLib
    Eyrolles

     

    Clairement, pour un auteur à la croisée entre anarchisme et aristocratie, envisager la paix comme le produit de la violence ne tient pas un instant. Les premiers chapitres sont ainsi un chapelet de contradictions et d’ironie, tel cet extrait qui conclut en impasse les déductions du concept de guerre de conquête comme moyen d’établir ce fameux droit, le droit du vainqueur.

    « Rationnellement toute guerre de conquête devrait donc se terminer par l’agrandissement du territoire du peuple vaincu. C’est le contraire qui a lieu. Donc la guerre de conquête est contre tout droit, contre toute justice et contre toute raison. »

    Pour qui aurait des doutes, Émile Faguet est bien un penseur accompli de l’anarchie, du moins celle qui émerge de la pensée libérale. Pour preuve, voici comment il la conçoit, alors qu’il aborde le débat sur le patriotisme :

    « L’anarchie, au sens scientifique du mot, c’est simplement les conventions libres remplaçant les lois, et les contrats interpersonnels remplaçant le contrat social ; les contrats interpersonnels, toujours légitimes… »

    Car pour un esprit collectiviste, qu’il n’est pas lui-même, le patriotisme peut bien sûr être considéré comme un facteur pouvant motiver la guerre. En pleine époque coloniale, et depuis au XXe siècle avec l’impérialisme étatsunien, « nous » trouvons aisé le prétexte de transmettre la civilisation à ces peuples indigents encore vierges du bonheur du droit du vainqueur.

    Mais le talent de l’auteur ne se limite pas seulement à disséquer les thèses collectivistes cachées dans ces grands sujets faisant encore notre actualité. Il laisse aussi entrevoir une vision positive du sentiment patriote qui, par la dynamique d’émergence qu’il y associe, se rapproche de la mosaïque de micro-territoires qui fait le socle des modèles de sociétés libres actuels.

    « Si le genre humain tout entier perdait le sentiment du patriotisme, il se créerait très vite, ici et là, comme des noyaux de patriotisme nouveau. L’humanité aura sans doute toujours des parties fermes et des parties molles. »

    Cette proximité avec les conceptions contemporaines de la liberté se cache à d’autres endroits du texte, par exemple sur ce dernier extrait. Remplacer la guerre par l’arbitrage, cela suppose rien de moins que de renoncer à la violence de la guerre pour faire le droit. Cela suppose que le pacifiste ou le belliciste renonce à faire la paix par la guerre collectiviste, qu’il accepte la légitimité et l’autorité d’un organe de négociation issu de la négociation.

    « Il n’y a que deux moyens de supprimer la guerre ; c’est de désarmer simultanément et c’est de remplacer la guerre par l’arbitrage. »

    En toute fin, l’auteur dévoile enfin sa position personnelle. Furtivement. Sans surprise, elle est cohérente avec sa position évoquée ci-dessus. C’est la position d’un homme qui lutte tout au long de ce livre contre l’oubli du sujet le plus important, s’agissant de pacifisme : l’Individu, la Personne.

    Je vous souhaite autant de plaisir que moi à suivre les riches méandres de la pensée d’Émile Faguet explorant cette question – d’éternelle actualité.

    Stéphane Geyres
    Directeur de Collection