Ce livre est au moins quatre livres à la fois : un traité d’économie politique, un livre d’histoire, tout comme une étude sociologique du XIXe siècle, ainsi qu’une histoire du libéralisme économique. Cependant, ce livre est et restera surtout l’œuvre d’un grand esprit oublié.
Anatole Leroy-Beaulieu, témoin de la seconde moitié du XIXe siècle, fut un historien comme on n’en trouve plus guère, ce qui a contribué à notre décision de vous le faire découvrir. Frère de Paul Leroy-Beaulieu, économiste publié chez nous, il était de culture libérale, internationale et d’une plume élégante et acerbe. Polyglotte, il connaît fort bien la Russie, l’Orient et la science politique en général – il créa l’école qui devint «Sciences Po».
Il fut un historien faisant de l’histoire selon un regard sociologique averti et pertinent. Sa grande culture lui apporte la perspective du temps long. Sa sensibilité libérale l’arme d’une solide critique des institutions politiques et de la démocratie. L’instruction économique, d’évidence acquise à côtoyer son frère, éclaire ses analyses d’un réalisme qui s’est perdu depuis.
Le présent livre, Le Règne de l’Argent, est constitué d’une série de dix longs articles qui parurent successivement dans la Revue des Deux Mondes, revue où il eut de nombreuses autres contributions, riches, sur des sujets variés.
La trame générale de l’ouvrage est remarquable à bien des égards. Le titre ne doit pas vous tromper, il ne s’agit pas d’une critique du capitalisme à la manière de nombreux historiens ou sociologues. Au contraire, il entend retracer comment, à travers l’évolution lente de la société française vers la démocratie, le capitalisme «naturel», disons, glissa peu à peu vers cette perversion contemporaine où la politique et l’économique se corrompent.
Le premier chapitre plante le décor. Il remonte dans notre histoire, jusqu’à l’avant-Révolution. Avant elle, « l’Argent », le prétexte à ce livre, n’a pas le même poids, le même rôle social. Puis la Révolution amène la démocratie :
« Presque partout, l’établissement de la démocratie aboutit – au moins pour un temps – à la royauté de l’argent. »
Les mots sont forts : ainsi, la démocratie, qui nous libéra de la royauté, nous plongea-t-elle dans la royauté de l’argent ? Comment cela serait donc possible ? C’est précisément ce que l’auteur entend nous exposer pas à pas.
Le second chapitre présente sa thèse socio-économique, dont tout le reste de l’ouvrage vise à illustrer comment elle s’est déclinée au long du siècle. Il y introduit le «Mammonisme», néologisme bâti à partir de Mammon, qui dans le Nouveau Testament, représente la richesse matérielle et l’avarice. Ce n’est pas tant que «l’Argent» serait un démon mythique en soi, plutôt que l’émergence du pouvoir politique lui ouvrit la route de la corruption. Il avance d’ailleurs des idées et thèmes assez proches de ceux d’un Hoppe.
Puis, sur les deux chapitres suivants, l’auteur décompose le scénario suivi par l’époque troublée des 25 ans d’après la Révolution, où tant l’industrie que la finance font finalement leur place en même temps que le régime en finit de sortir du chaos – celui-ci se nourrissant des deux et les deux de lui.
« Il est permis de découvrir des ressemblances plus ou moins ingénieuses entre la grande industrie moderne ou la haute banque contemporaine et la féodalité ancienne. »
Puis vient la seconde moitié du livre où l’auteur prend une tonalité plus didactique. Il fait ainsi successivement le tour de quelques grands mythes économiques ayant pu faire question au cours du siècle. Ci-dessous, c’est la spéculation qu’il prend pour cible. Mais son exposé ne suit pas la trame que suivrait un professeur d’économie : l’historien préfère le terrain de la fonction sociologique, articulée avec éclat – l’extrait l’illustre par son style :
« Une société sans spéculation est une mare stagnante. Il faudrait plaindre le pays où il ne se trouverait plus d’hommes prêts à risquer leur argent. »
Ce livre est sans aucun doute à conseiller aux nombreuses personnes en mal d’étude historique libérée du prisme marxiste, tout autant que celles qui s’interrogent encore sur les raisons profondes du glissement pervers du duo de la politique et de l’économique ayant mené à la Grande Guerre.
Pour notre plaisir, cette histoire racontée par Anatole Leroy-Beaulieu est dans une langue élégante, riche, pleine de bon sens, de logique et de références culturelles. Elle nous entraîne, la lecture est à la croisée du roman historique, du texte scientifique et de la satire. Un grand moment assuré.
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






