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Les Âmes Mortes – Tome 1- Nikolaï Gogol

    Les Âmes Mortes, ce titre annonce d’emblée la couleur. Nikolaï Gogol a imaginé un scénario burlesque pour dépeindre en kaléidoscope de personnages, le ridicule qui imprègne les moindres pores de la société russe profonde, à l’époque tsariste, après l’empire de Napoléon.

    Nikolaï Gogol est l’auteur turbulent de la littérature russe classique. Il fait une large place à la farce et à la satire dans son œuvre, y compris dans le livre que vous abordez, allant souvent à la limite entre folie et paradoxes.

    Prosper Mérimée a accueilli ainsi cette œuvre :

    L’auteur, pour ne pas vivre dans une république, ne montre pas moins d’audace et de liberté à fronder les vices de l’administration de son pays. Il la peint vénale, corrompue, tyrannique.

    Un des nombreux intérêts de ce livre, outre un style, une écriture d’une qualité désormais rare, tient à la mise en scène de personnages traversant les périodes et les frontières, dignes d’Ubu ou Kafka. Prosper Mérimée doit alors, avec le recul qui est le nôtre, être dépassé : ces caricatures sont-elles vraiment si spécifiques à la Russie, ou bien les trouve-t-on partout où la bureaucratie jacobine toujours mesquine réussit à déployer ses griffes ?

    Et Prosper Mérimée de poursuivre ainsi :

    Chez nous, où les fonctionnaires publics sont entourés d’une surveillance active et vigilante, et de plus incessamment observés par un juge terrible qui est la presse, cette comédie ne serait qu’un libelle sans portée et sans application. 

                   

     Combien sommes-nous loin de cela ?

    Mais prenons, pour tenter de répondre, un ou deux extraits de ce Tome 1. Le temps n’est pas si loin où le monde entier fut envahi par la « science », reprise par les armées de fonctionnaires voulant notre bien. Et de même :

    Si un haut fonctionnaire de ce rang a entrevu la superficie d’une science quelconque, plus tard, lorsqu’il se sera emparé d’une charge éminente, il assommera de son savoir d’emprunt une foule de gens qui, inférieurs ou subordonnés, ont, eux, véritablement voué un culte honorable à quelque branche des sciences.

    Ne nous y trompons pas. Les personnages dépeints dans ce livre ne sont pas spécifiques à cette époque ni à ce pays. Bien sûr, l’auteur apporte bien des détails pour décrire les scènes et les situations, et cela contribue pour beaucoup au plaisir qu’il y a à découvrir son vocabulaire et les habitudes d’alors. Mais les traits profonds, les motivations et les travers n’ont rien à envier à ceux d’hommes et femmes sous d’autres cieux ou d’autres temps.

    Ainsi, les « conseils » et les « comités » existaient comme il en existe encore de nos jours à foison, et aujourd’hui comme hier, ils n’existent que pour exister, pour offrir des sièges et de l’importance à distribuer, pour figer :

    Mais des conseils et des comités, il ne sortira rien, rien qui rende viable la société dont il s’agit. C’est peut-être que d’instinct nous nous donnons tout de suite pleine satisfaction et que nous jugeons que c’est tout, ou du moins bien assez pour nous personnellement de ce côté-là.

    Si l’on met donc de côté tout le folklore, les objets et les traditions ornant les scènes de ce texte, Les Âmes Mortes nous raconte une histoire de dupes intemporelle à bien des égards, pourvu que la société lui donnant vie soit suffisamment oligarchique et bureaucratique pour que l’absurde puisse y alimenter le pouvoir et les influences. Sachons y voir ce qui ne se voit pas.

    Les Âmes Mortes vont néanmoins bien au-delà, puisque ce Tome 1 forme avec le suivant une dualité présentant l’un l’enfer et l’autre un purgatoire. Ce n’est pas là ma pure imagination, c’est l’intention de l’auteur lui-même.

    Mais comment ces « âmes mortes », ces artifices de gratte-papier peuvent-elles mener à un réel enfer, allant crescendo au long des pages ? La peur :

    La peur est un mal aussi contagieux au moins que la peste et qui se communique même plus vite.

    La peur de voir ses petits privilèges fragiles renversés par plus malin que soi. La peur, omniprésente quand sa position résulte du bon vouloir d’un plus privilégié que soi. La peur, quand on n’a pas la reconnaissance de ses gens suite aux services rendus. Le ridicule de cette peur dévoile cet enfer.

    Nous verrons sans doute comment l’auteur propose de rebondir dans le second tome, ce que son héros va y devenir. Mais il est temps que je vous laisse prendre un sain plaisir à la lecture de ce livre à la langue savoureuse.

    Stéphane Geyres
    Directeur de Collection