Les Lettres de Malaisie s’inscrivent d’ailleurs tout à fait dans cette logique. Non pas qu’elles reflètent un nationalisme, mais plutôt qu’elles prennent le contre-pied, avec une critique de l’idéal socialo-communiste abordé et conté avec de nombreuses touches de symbolisme – telles les illustrations.
Une vague connaissance, partie aux Philippines actuelles, dont la myriade des îles se confond alors avec celles de la Malaisie et de l’Indonésie, choisit de rendre compte à l’auteur, nous dit-il, de ses aventures sur une terre bien étrange. Inaccessible par la jungle et un savant camouflage, elle laisse pourtant ce diplomate accoster et venir découvrir son monde dystopique.
Cette œuvre fut publiée par l’intermédiaire de la Revue des Deux Mondes, et sans doute pour entretenir le mystère, une lettre semble manquer à l’appel – il n’y a pas de Neuvième Lettre de Malaisie. À nous de l’imaginer.
Dans l’introduction qui suit, Paul Adam nous fait part de ses motivations à l’époque de l’écriture de ses Lettres. Il y a une conjonction d’événements, avec d’un côté sa réaction initiale aux turbulences de 1848 en France, où pendant un bref intermède, le rêve d’une anarchie de gauche fut au point de prendre vie ; d’un autre côté la guerre entre Espagne et États-Unis dans ces îles accueillant le récit, qui finit de réduire tout espoir d’y fonder une Terre socialement vierge, un Eden socialiste idéalisé au sein d’une jungle.
La structure de l’aventure est assez classique pour une dystopie. Une fois le mystère de la découverte posé, ce monde merveilleux nous est présenté. Sa force, une supériorité économique, morale, rationnelle, déborde et nous impressionne. Peu à peu, le narrateur fait connaissance plus intime avec des personnages qui sont toujours centraux ou exemplaires, qui portent et symbolisent l’idéal de ce monde. Mais peu à peu ensuite, le narrateur qui est une pièce rapportée, étrangère, finit par perturber la perfection de ces êtres à l’humanité surpassée, transformée, adaptée à cet idéal dystopique. Dès lors, la belle machine s’enraye, ses robots retournent à leur humanité.
L’intérêt des Lettres de Malaisie n’est donc pas tant dans son scénario que dans la manière dont l’auteur conçoit et envisage ce monde – même si, clairement, la forme apporte son attrait, entre roman et série de nouvelles.
Ainsi, ce monde fut l’initiative et le produit du travail, colossal, mythique, d’un «travailleur», un Stakhanov aventurier qui décida un jour de passer à l’acte plutôt que d’attendre que les «vielles barbes» refassent le monde.
Mais on ne sait pas vraiment comment il réussit à construire son île aussi vite. Certes, l’auteur nous explique qu’il sut convaincre ses amis, que ces braves surent ainsi affronter la jungle et le chantier. Beau symbole, mais qui occulte un frein majeur à tout monde nouveau : le capital nécessaire.
Le temps est l’élément central de la magie de notre Stakhanov. En à peine quelques décennies, à partir de ressources qui semblent sans fin, l’île est d’une richesse comparable aux plus grandes nations et d’une organisation sociale bien supérieure. Une jeunesse nouvelle, formée à un bonheur froid et utilitaire, figure cette humanité «libérée» rêvée par tous les socialistes.
Paul Adam n’est pas un économiste. Il ne pouvait pas aller sur le terrain de la simple impossibilité du projet même d’une telle île industrieuse. On peut le regretter, car il y avait là bien des critiques possibles. Il a préféré le sujet de l’adaptation des hommes à ce monde. Ou plutôt, l’angle inverse, où ce monde est tellement inhumain qu’il faut que l’homme s’y adapte. Où le moindre retour de l’humanité la plus simple suffit à la chute du bel édifice. On ne peut que s’en réjouir, car la critique est autrement plus forte.
Les Lettres de Malaisie ne sont pas la dystopie la plus connue. Elle pourrait bien être une des plus originales. Assez pour un bon moment de lecture…
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






