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Ultima Verba – Gustave de Molinari

    Comme le titre l’indique, Ultima Verba fut le dernier livre du grand Gustave de Molinari. Il ne s’agit pas tout à fait d’un livre classique, d’ailleurs, plutôt du recueil de ses dernières pensées à transmettre.

    Faut-il présenter l’auteur ? Remarquable représentant de l’école libérale d’économie politique de la seconde moitié du XIXe siècle, la plume de dizaines d’ouvrages, sa défense systématique de la libre concurrence et de la liberté de gouvernement firent de Gustave de Molinari un nom célèbre.

    Dans Ultima Verba, l’auteur combine trois derniers efforts. La synthèse de ses grands thèmes économiques, la fiscalité et la pleine concurrence ; une analyse prospective en lien avec le socialisme et la guerre, comme facteurs majeurs de bouleversements sociaux ; et traiter quelques sujets émergents, en plus d’un chapitre entier consacré au rôle du couple science et religion.

    Le livre débute ainsi sur des thèmes du champ économique, ces thèmes où l’on s’attendait à retrouver notre auteur, économiste héritier de Bastiat. Si les titres des deux premiers chapitres annoncent un travail technique, il n’en est rien, et c’est probablement la signature de cet ouvrage, son intérêt.

    Gustave de Molinari cherche plutôt tous les angles pour nous transmettre un même message, tout en prenant toujours plus de recul, de profondeur. Après être revenu sur le premier des fondamentaux, la concurrence pour équivalent à la liberté, après avoir ensuite assimilé impôt à esclavage, il n’hésite plus, l’âge aidant, à dénoncer le socialisme sous toutes ses formes.

                 

    « Le socialisme se propose… de faire rentrer tous les produits et services dans le domaine de l’État, et de ramener ainsi la généralité des industries de l’échange libre à l’échange imposé. C’est … un retour à l’esclavage. »

    Le cœur du livre creuse cette idée centrale, mais l’auteur le fait en ouvrant à chaque fois une perspective sur les lendemains de ce monde qu’il quitte. Comment, vers quoi le salariat peut-il évoluer ? Le syndicalisme en sera-t-il l’instrument, ou bien son esprit de monopole porte-t-il au contraire en germe la décadence des peuples modernes ? Sait-il voir où est la richesse ?

    Toujours étonnamment contemporain, l’auteur mène ses analyses sociales en embrassant la démarche praxéologique de l’école autrichienne, encore émergente. Ce qui lui permet de faire écho à la question récurrente de la surpopulation, pendant de la décroissance tout comme de l’immigration :

    « Des primes de 500 francs ne peuvent avoir une influence quelconque que sur les éléments inférieurs de la population, les moins désirables, que leurs vices et leur imprévoyance ne portent que trop à se multiplier sans frein, assurés qu’ils sont de toujours s’entendre à exploiter la bienfai-sance publique ou privée. »

    Mais que le lecteur soit rassuré, ce livre n’est pas austère ni ennuyeux par trop de sérieux. L’humour y transpire un peu partout, un humour subtil.

    « Ce qui constitue le vice principal du capitalisme, c’est l’obligation impo-sée à l’entrepreneur de faire l’avance du salaire et d’en couvrir le risque. »

    Il est probablement moins connu que Gustave de Molinari a consacré pas moins de deux livres à l’étude de la science et de la religion, notamment comme facteurs de l’organisation sociale comme de la formation de l’État. À l’heure où les questions de religions ressurgissent du passé, nous voilà devant le regard d’un sociologue économiste qui, sans le dire, a fait le lien entre croyance, étatisme et socialisme, et nous appelle à un spiritualisme.

    Pas n’importe quel spiritualisme, bien sûr, celui qui pourra porter la Paix. Car avec la concurrence, égale pour lui de la liberté, la guerre est l’autre cheval de bataille – si j’ose dire – de l’auteur. La guerre fut le baromètre, selon lui, de l’équilibre de civilisation à garder entre régalien et barbarie.

    Trois ans avant la Grande Guerre, il conclut Ultima Verba en envisageant une guerre européenne, car il pressent que le XXe siècle sera le siècle d’un virage de civilisation. Faut-il continuer à ne pas écouter cet économiste ?

    « On doit craindre qu’à la suite d’une guerre européenne … ce sera la fin de la guerre. Elle coûtera trop cher aux belligérants et elle causera aux neutres un dommage croissant. »

    Une fois encore, Gustave de Molinari se confirme cet esprit brillant qui sut explorer toutes les questions sociales par le prisme de la liberté. Par Ultima Verba, il nous passe le relais. Il nous revient de le saisir et de le porter, loin.

    Stéphane Geyres
    Directeur de Collection