Si son «Démocratie, le dieu qui a échoué» est sans nul doute le livre qui aura établi Hans-Hermann Hoppe, dit «HHH», comme le leader contemporain de la pensée libérale radicale, ce n’est cependant pas le seul livre de cet auteur qui mérite qu’on lui accorde du temps de lecture.
Car depuis deux décennies, Hans-Hermann Hoppe a choisi de dépasser, dans ses travaux et ses interventions, la théorie pure, pour s’intéresser de plus en plus à l’histoire, à l’évolution du droit, de la liberté et de la civilisation (occidentale), afin de disposer des outils lui permettant d’aller toujours plus loin dans la réflexion stratégique, visant notre pleine liberté.
Avec «Une brève histoire de l’Homme», voilà que H-H. Hoppe s’aventure dans l’histoire de l’humanité. Mais comme à son habitude, il n’y va pas sans outils, ni sans une motivation bien précise, ce qui contribue à la valeur de ses textes. S’agissant d’outils, il s’appuie sur les épaules du géant Ludwig von Mises. Lequel dans son superbe «Théorie et Histoire», trop mal connu, établit un principe méthodologique majeur à l’usage de l’analyse historique : l’histoire est faite d’actions humaines, on ne peut donc la lire avec rigueur que par le prisme de la praxéologie, science de l’action humaine.
Ainsi, toute analyse historique, pour être solide, ne peut venir de la seule interprétation personnelle de l’historien, ni de principes théoriques pris plus ou moins au hasard. La rigueur appelle à l’application des théorèmes tirés de l’axiome de l’action humaine, tels ceux de la théorie économique.
Hoppe dispose d’un second outil théorique d’importance pour l’analyse historique. Dans «Démocratie», le premier chapitre construit le lien, presque telle une loi, entre la praxéologie et la civilisation, par l’intermédiaire du concept économique de préférence temporelle. En substance, il dessine la civilisation, ce processus d’évolution des sociétés humaines vers plus de prospérité, de liberté, de justice, de paix, comme directement conditionnée par la capacité (ou volonté) des hommes à se projeter plus loin dans le futur dans leurs affaires individuelles. Surtout, il relie les facteurs d’organisation sociales qui favorisent ce processus, dont le rôle étatique néfaste.
Armé de ces deux outils méthodologiques éprouvés, Hoppe se lance dans ce qu’il appelle volontairement une «reconstruction» historique de notre histoire humaine, selon trois angles cardinaux complémentaires. Ce terme de reconstruction étant dans le sous-titre, il convient qu’on s’y arrête un instant. Les libéraux ont pour habitude, à raison, d’être fortement opposés au constructivisme des diverses formes de pensée étatiste et collectiviste ; bien des libéraux pourront ainsi être surpris qu’un libertarien accompli, comme l’est notre auteur, puisse oser parler de reconstruction historique.
À partir d’une théorie socio-économique, le constructiviste «construit» une société idéale dans sa tête, construit par la logique un système social qu’il déduit et imagine, et pourra aller jusqu’à chercher à l’imposer au reste du monde. C’est bien là la caricature du communisme, par exemple. Caricature car chez les communistes, la théorie de base est fausse, et dès lors vouloir l’imposer est autant immoral que promesse de catastrophes.
Or le constructivisme que développe l’auteur est d’un tout autre registre. Hoppe vient du communisme, il en connaît très bien les mécanismes et les failles, les choses sont donc chez lui très différentes. Avec lui, la théorie est indestructible et libérale par principe. En tirer comme conséquence logique – c’est-à-dire reconstruire – une vision, pleinement libérale, de la société, ou comme dans ce livre, de l’histoire, ne prête à aucune conséquence néfaste. Son constructivisme n’est qu’une explication de la liberté.
Cette parenthèse peut sembler d’un intérêt trop théorique ; pourtant elle est essentielle pour saisir la motivation de l’auteur tout au long de ses trois textes. Hoppe ne vient pas à l’analyse historique par simple caprice ou exercice intellectuel gratuit. Il a entrepris, depuis longtemps, de prendre un à un les mythes communistes, dans lesquels il a baigné à une époque, pour les démanteler les uns après les autres et ainsi contribuer à remettre le communisme, et tant d’autres collectivismes avec lui, à leur juste place.
Ainsi L’origine de la propriété privée et de la famille vise à casser le mythe d’une humanité ancienne qui aurait vécu jusqu’à l’Antiquité sans propriété privée, ce qui permet à la gauche de faire passer ce concept pour une saleté associée au méchant capitalisme industriel. Le texte montre qu’au contraire, c’est l’arrivée de la propriété privée qui a posé les bases d’une organisation sociale ayant permis à l’humanité de sortir de son animalité d’origine. Ensuite et selon une logique semblable, Du piège malthusien à la révolution industrielle : L’évolution sociale attaque le mythe de l’égalitarisme ancestral, lui aussi un argument de défense de l’égalitarisme ambiant. Et enfin, De l’aristocratie à la monarchie à la démocratie s’attaque au mythe d’un état qui aurait toujours existé, du moins sous les traits qu’on lui connaît désormais en démocratie.
L’auteur montre que c’est plutôt l’arrivée de la reine démocratie qui accéléra la dégénérescence de nos équilibres anciens.
En résumé, ce petit livre illustre avec nouveauté la démarche et la force de la pensée libertarienne au travail, quand elle est méthodiquement au service d’une sortie des fausses croyances collectivistes et notamment marxistes. Il constitue à la fois un exercice de style, un éclairage nouveau sur la liberté dans notre histoire, et une saine source d’arguments libéraux.
Les ouvrages de Hans-Hermann Hoppe ne sont jamais des livres tout à fait ordinaires. Les ouvrir n’est jamais un geste neutre. Il y a un avant et un après la lecture de HHH, car on en ressort chaque fois avec un regard nouveau sur le monde. Et avec ce livre, un regard nouveau sur l’histoire.
Je vous souhaite, comme moi, de dévorer ce texte ; qu’il vous apporte une lecture éclairante sur l’Histoire de l’Homme et de la civilisation. Si tel est le cas, n’hésitez pas à le faire mieux connaître autour de vous : je serais heureux d’avoir mis dans vos mains autant du plaisir que cette étincelle.
Stéphane Geyres
Directeur de Collection






